Le prétexte de la Place Vendôme (suite)

Rappel du dernier épisode : un client a cru bon de louer un hôtel particulier à la très chère Place Vendôme de Paris pour un de ses séminaires. Mais il n’avait pas assez d’argent pour engager deux interprètes, pourtant essentiels pour mener à terme  notre mission d’interprétariat. Je lui ai donc fait signer un bon de commande avec des Conditions Générales de Vente garantissant le paiement de mes honoraires.

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La formulation de la clause tant redoutée était inédite : « Le Client est conscient que dans les conditions idéales, il faut deux interprètes pour ce genre de prestation. Le Client demande néanmoins un seul interprète, en toute connaissance de cause. L’interprète fera de son mieux, sans forcément traduire l’intégralité des délibérations. Il prendra les pauses qu’il estime nécessaires, quand il les estime nécessaires, et d’une durée qu’il estime nécessaire. Le Client s’engage à payer rubis sur l’ongle le montant convenu, sans discuter, et quelle que soit son appréciation de la qualité du travail réalisé. »

En envoyant ce bon de commande je me suis dit que le client ne le signerait jamais. Aucun collègue n’accepterait de descendre dans la fosse aux lions seul – pour une mission interprétariat simultané – dans de telles conditions, sans des garanties d’être payé. Je n’en revenais pas quand j’ai reçu en bonne et due forme le bon de commande, signé, daté et tamponné. Cela vaut paiement devant le Tribunal de Commerce, si jamais il faut y faire recours. Si le paiement n’arrivait pas de ce drôle de client avec la politique de dépenses qui est la sienne, je me suis dit que j’allais tracer pour ledit tribunal, sans détour. Et pas pour être payé seulement les honoraires qui me sont dus mais également les intérêts de retard. Alors j’ai pu aller à cette mission l’esprit tranquille.

Elle s’est passée comme prévu. J’ai fait du bon boulot jusqu’à que le souffle me manque et la fatigue s’installe. J’ai donc complété une phrase que j’étais en train d’interpréter, je suis arrêté sec, j’ai éteint le micro, j’ai regardé ma montre et je suis sorti de la cabine. Comme d’habitude. Avec la seule différence cette fois-ci qu’il n’y avait pas de collègue pour prendre la relève ! Je me suis rendu aux toilettes,  j’ai arrosé mon visage d’eau froide pour me réveiller un peu, j’ai fait un détour vers la machine à café, je suis revenu dans la salle, je me suis assis puis j’ai siroté mon café comme un pacha dans sa villa de luxe. Pendant ma pause bien méritée j’ai commencé à lire tranquillement le journal que j’ai apporté avec moi. Le patron est venu me voir, paniqué. « Qu’est-ce que vous faites ? ». À quoi j’ai répondu « Je me repose ». Il n’en croyait pas ses yeux. Apparemment son subalterne, qui a signé le bon de commande, ne lui avait pas tout dit. Bon, ce n’était pas mon problème, c’était désormais celui de l’entreprise.

Comme vous pouvez l’imaginer le comptable a joué les prolongations avant de régler mes honoraires, prétextant une mauvaise prestation. Comme s’il n’avait pas lu le bon de commande (« …quelle que soit son appréciation de la qualité du travail réalisé »). Mais il avait un argument inédit : la couleur de ma cravate. Trop criante selon lui, inappropriée devant ses invités de prestige. Entre nous, sachez que c’est la cravate que je porte pour la moitié de mes missions d’interprétariat, elle n’a jamais posé de problème pour d’autres clients et j’aimerais bien voir un juge consulaire réagir devant un tel argument « juridique ». Alors je n’étais pas pressé. Ma facture était suivie par une, deux, trois lettres de relance et les intérêts de retard qui les accompagnent, stipulés en toutes lettres dans les Conditions Générales de Vente qui paraissent sur le bon de commande, le tout dûment signé. J’ai ensuite émis une mise en demeure et je me suis dis qu’un petit tour au Tribunal de Commerce et l’affaire serait dans le sac. Ce client a peut-être pensé que je n’oserais pas aller jusqu’à le poursuivre en justice mais mal lui en a pris. Dès réception d’une sommation à comparaître devant le tribunal son argument d’une couleur de cravate inappropriée n’ira pas très loin. Il a sorti son chéquier et j’ai encaissé mon dû, principal et intérêts compris.

Des contrats comme ça, avec de telles clauses, on ne les voit pas tous les jours. Les clients comme celui-là non plus, prêt à dépenser une fortune sur le superflu (une salle de prestige au prix d’or) mais pas suffisamment sur l’essentiel (le personnel nécessaire pour faire le travail selon les règles de l’art). Les vêtements ont bon dos. Une couleur de cravate, quand même ! Mon client n’était visiblement pas très futé comme juriste. Je pense qu’il devait s’étouffer avec sa propre cravate quand il a fallu payer la note.

(suite avec le prochain article)

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