Le prétexte de la Place Vendôme

C’était toujours au siècle dernier (dans les années 1990) que j’ai fait une mission d’interprétariat mémorable dans un endroit emblématique de la capitale : la Place Vendôme. Le prix du mètre carré à cet endroit – situé dans le riche 2ème arrondissement de Paris entre l’Opéra et le Jardin des Tuileries – est un des plus chers de France. Par ailleurs c’est là où on négocie le prix de l’or, amplement vendu dans des bijouteries de la Place Vendôme, rendez-vous incontournable des clients richissimes du Golfe persique, d’Arabie saoudite et même de France. La réputation de la Place Vendôme colle bien avec les prix qui accompagnent l’immobilier à cet endroit. L’entreprise pour laquelle j’ai travaillé ce jour-là n’avait pas de bureaux à cette place. Il n’empêche, pour le déroulement d’un de ses séminaires, elle a cru bon de louer un hôtel particulier à la Place Vendôme, rien de moins ! Si c’était pour impressionner ses invités étrangers elle n’aurait pas pu faire davantage. Mais à quel prix ? Je n’ai pas vu le contrat de location pour occuper les lieux mais j’ai bien vu le bon de commande pour retenir mes services ce jour-là. Et pour cause, c’est moi qui l’ai rédigé.

Car ce client a affiché un culot particulier. Bien que c’était une mission d’interprétariat simultané, l’entreprise n’a voulu engager qu’un seul interprète, même si le séminaire devait durer plusieurs heures. Mission impossible ! J’ai bien expliqué au responsable qu’il faut deux interprètes pour une telle prestation mais rien à faire, ce serait un interprète et un seul. Pourquoi ? Pour des raisons budgétaires. Qu’est-ce qu’il ne fallait pas entendre ! J’ai gentiment fait la remarque que si Monsieur décidait de louer un local un peu moins prestigieux mais tout à fait fonctionnel dans un hôtel situé dans un arrondissement un peu moins cher, il pourrait se permettre d’engager tout un régiment d’interprètes pour le même prix. Il a failli rompre la discussion et donc la perspective de retenir mes services, mais je l’ai rassuré : c’était bien lui le client et comme on dit dans le commerce, le client a toujours raison. À condition de signer un contrat pour ce service en toute connaissance de cause. D’où mes explications à l’effet qu’un seul interprète ne peut pas le faire en continue pendant des heures. Mais le responsable a insisté, disant qu’il y aurait de nombreuses pauses. Alors j’ai accepté… à condition qu’il signe mon bon de commande. Je ne signerais pas le sien. Comme vous pouvez imaginer, les clauses des deux documents n’étaient pas tout à fait les mêmes.

Ce dirigeant d’entreprise a dépensé comme un marin qui boit pour la location de la salle mais il ne voulait pas engager le personnel nécessaire pour assurer une prestation de qualité. Qu’à cela ne tienne. J’ai promis de lui faire parvenir mon bon de commande le lendemain. Aussitôt dit, aussitôt fait. Je ne pensais pas que ce client – qui a un sens un peu particulier de comment faire des économies – donnerait suite. Il ne prenait peut-être pas au sérieux mon bon de commande et les obligations contractuelles qu’il contenait. Mais face aux clients mauvais payeurs, tant que j’ai ce précieux sésame dûment signé et tamponné, j’ai un recours en béton : le Tribunal de Commerce. Cette juridiction m’a déjà servi de chambre de recouvrement à plusieurs reprises. On peut y aller tout seul, sans frais et sans avocat. C’est commode ! Tout le monde ne lit pas le texte en petits caractères qui paraît dans les Conditions Générales de Vente. Mais moi, je les lis et je les rédige même. Un petit tour au Tribunal de Commerce et la boucle est bouclée. Quand les clients récalcitrants reçoivent la convocation à comparaître, ils sortent vite leur chéquier pour régler la note.

(suite avec le prochain article)

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