Dérober la robe

Un mois de septembre en 2002 m’a trouvé avec une collègue spécialisée dans le domaine financier au Sofitel Château de Versailles, un hôtel quatre étoiles situé à deux pas du célèbre château. C’était pour une conférence de la BNP Paribas. Par définition les banques ne manquent pas d’argent et celle-ci ne s’est pas freinée dans la dépense pour choyer ses cadres. Bien que Versailles soient en banlieue de Paris et que le RER s’y rende à partir du centre de la capitale, cette banque privée, devenue championne de l’évasion fiscale, a cru  bon de loger ses deux interprètes sur place de peur qu’ils ne soient en retard dans la matinée du deuxième jour en cas de perturbation dans les transports publics (ce qui arrive assez souvent). Tout cela était bien avant que des militants de l’association Attac aient subtilisé quelques chaises des agences de la BNP Paribas, promettant de les remettre à leur propriétaire quand celle-ci remet au Trésor Public les centaines de millions d’euros qu’elle a dérobé des contribuables en organisant une évasion fiscale pour elle-même et pour ses riches clients. C’était aussi des années avant que la BNP Paribas ne fut l’objet d’une plainte déposée par la FIDH (Fédération internationale des droits de l’Homme) pour complicité de crimes contre l’humanité. En effet, cette banque avait apporté un précieux soutien financier au régime d’Omar el-Bechir, le dictateur-génocidaire du Soudan.

En tout cas, ma collègue Catherine et moi, nous n’allions pas nous plaindre de vivre deux jours dans le luxe aux frais de ce géant du secteur bancaire. Cette fois-ci c’étaient le Directeur financier et les experts comptables de la banque qui étaient réunis pour analyser les résultats, les projets d’investissement et la politique de crédit de l’entreprise. On avait de la documentation pour cette conférence qui s’annonçait somme toute assez banale.

C’est peut-être juste un stéréotype mais les comptables n’ont pas pour réputation d’avoir un sens de l’humour ou une joie de vive particulièrement marquée. Cachés derrière leurs lunettes, le nez dans leurs livres de compte, tous habillés d’un costume gris sombre, on aurait pu s’ennuyer à mort à cette conférence. C’était mon tour de prendre le micro dans la cabine quand un intervenant a présenté une série de diapositifs PowerPoint sur les plans d’investissements. Avec des diapos contenant l’inévitable raccourci anglophone « B to B » et « B to C » (en bon français « d’entreprise aux entreprises » et « d’entreprise aux consommateurs »). Alors je n’en pouvais plus, ni de l’ennui de la présentation, ni du manque de respect de la langue française, qu’il faut dire s’est généralisé dans l’Hexagone. J’ai donc osé une blague juste pour voir la réaction sur les visages des comptables réunis dans la salle, en pleine digestion de l’après déjeuner. Quand l’orateur a prononcé la formule « B to B » je l’ai traduit par la célèbre citation shakespearienne « to be or not to be ». Surprise par mon audace, ma collègue Catherine scrutait anxieusement les visages dans la salle. En surveillant les bancs des délégués des filiales étrangères présentes, pas un sourcil ne s’est levé, pas une expression faciale qui trahissait la moindre surprise. Soit les comptables – anglophones au moins – n’avaient aucun sens de l’humour, soit ils s’en foutaient qu’on se moque de leurs patrons, soit ils n’écoutaient même pas la conférence. Dans un cas comme dans l’autre, réactivité zéro. Moi, j’ai bien rit dans ma barbe et Catherine affichait un sourire complice.

Je n’avais pas peur de procéder à cette petite audace, compte tenu de l’ambiance dans la salle. Mais c’est au dernier jour de la conférence où mon cœur battait de peur face à un autre impair que j’hésitais à commettre. Comme vous pouvez imaginer les hôtels quatre étoiles n’épargnent aucun effort pour plaire à leur clientèle fortunée. Chambres de luxe, repas gastronomiques, piscine, salle de sports, sauna et tutti quanti. Outre les équipements standards, chaque chambre avait à la disposition de ses clients fortunés de l’alcool à volonté et de nombreux agréments au cas où le client aurait oublié quelque chose chez lui : une robe de chambre, des pantoufles, du shampooing, une brosse à dents, un cendrier en cristal, etc. Quand j’ai vu la robe de chambre mon cœur a sauté un battement. J’avais justement besoin d’une nouvelle robe de chambre chez moi mais mes revenus incertains, les retards avec lesquels je suis payé, les dettes avec lesquelles je jonglais, mon propriétaire qui s’attendait à encaisser le loyer en temps et en heure et mon sens des priorités m’avait empêché de faire une telle dépense à ce moment-là. Et voilà, une robe de chambre flambant neuve devant mes yeux.

La tentation de la mettre dans ma valise pour le voyage retour chez moi était très forte. En même temps j’étais tétanisé de peur que la direction de l’hôtel se plaigne à son client (la BNP Paribas) qu’une robe de chambre ait disparue suite au passage d’une des personnes qu’il a fait loger. On a tous entendu parler des hommes d’affaires qui subtilisent un cendrier d’une chambre d’hôtel et ça ne fait pas de vagues car les riches ne se privent de rien. Mais un simple collaborateur de passage (des interprètes ne sont pas des cadres supérieurs) qui subtilise un vêtement qui coûte un peu plus cher qu’un cendrier luxueux… je ne savais pas comment l’hôtel, ni comment la BNP Paribas allaient réagir. La moindre faute professionnelle de la part des interprètes et on perd le client. Rongé par le doute, j’ai fait une valse hésitation jusqu’à la toute dernière minute. Pour enfin mettre la robe de chambre dans ma valise comme si je cachais des lingots d’or ou des billets de banque provenant de je ne sais quel trafic illicite. Le doute a continué à me ronger jusqu’à ce que j’envoie ma note d’honoraires au client.  Au final, il y eut autant de réactions que celles qu’on cherchait désespérément sur le visage des comptables lorsque j’ai osé ma blague « B to B ». Rien du tout. Quand j’en ai parlé à ma collègue après, elle m’a traité de naïf. Les riches ne se privent de rien. Pour une banque, dérober ceci ou cela, que le butin provienne des épargnants, de leurs propres employés, de leurs clients ou même d’un hôtel, ça ne leur fait ni chaud ni froid. Cela relève d’une pratique courante. Alors une robe de chambre d’un hôtel quatre étoiles dont la location a coûté une petite fortune à la banque, c’est de l’argent de poche pour les riches. Même pas. Alors j’ai fini ma mission avec une robe de chambre neuve et un chèque de la BNP Paribas pour payer mes honoraires. Comme si de rien n’était. Les grands patrons sévissent souvent contre leurs employés en bas de l’échelle pour le moindre écart. Mais pour les cadres supérieurs qu’ils logent dans les hôtels de luxe – ainsi que les prestataires de service qui les accompagnent – le traitement est tout autre. Deux classes sociales, deux traitements différents. C’est le jour et la nuit.

(suite avec le prochain article)

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