Ca décoiffe (suite)

Arrivé par le train, je déambulais dans les rues de la ville en traînant ma valise à roulettes vers l’hôtel quand mon téléphone portable a sonné. Au bout du fil c’était la Duchesse de Bourgogne. En fait, je l’appelle ainsi, une sacrée belle femme avec qui j’ai toujours plaisir d’interpréter. Elle était pressentie pour la cabine allemande et moi, pour la cabine anglaise. Véronique de son vrai prénom, tellement je l’aime que je l’appelle Véronique la Bourrique. Et puisque le sentiment est mutuel, elle m’appelle Richard le Clochard. C’est à ces petites attentions que l’on mesure des vrais sentiments, car on ne taquine que ceux qu’on aime. En tout cas, la voix fébrile, presque paniquée, Véronique la Bourrique m’a dit qu’elle était vraiment embêtée, aux prises avec un grave problème, et elle a lourdement mis l’accent sur le mot « grave ». Venant en voiture de Dijon pour cette mission, j’avais peur qu’elle ait eu un accident de la route. Puis elle a lâché le morceau, presque en larmes : « Richard, j’ai oublié ma brosse à cheveux ! ». J’ai failli rire mais je me suis retenu pour ne pas la froisser. Dans un geste de galanterie auquel le Duc de Bourgogne en personne n’aurait pas renoncé, je me suis engagé à lui prêter mon peigne avant la première séance, qui devait commencer le lendemain matin. Que d’émotions !

Logés au même hôtel, à peine installé dans ma chambre, mon portable a de nouveau sonné et c’était la belle Véronique, cheveux en l’air, qui m’a appelé pour me donner son numéro de chambre. Richard le Clochard a frappé à sa porte pour lui présenter ce précieux objet de toutes les convoitises : un simple peigne à cheveux, à défaut d’une brosse en bonne et due forme. Véronique la Bourrique a des cheveux plutôt longs mais assez lisses, alors ce n’était pas trop pénible, ni trop fastidieux pour elle de sortir sa tête de la douche, de se sécher les cheveux et de les peigner pour être présentable devant la salle, quand l’heure de la conférence a sonné. J’avais le fantasme d’être invité à passer la nuit dans les bras de la Duchesse de Bourgogne mais pas de pot, Richard le Clochard a fini tout seul dans sa chambre, sage comme une image. Après tout, une nuit torride avec ma belle Duchesse, il n’en était pas question. Puis le mari de Véronique n’aurait pas apprécié que je couche avec son épouse. Ma conjointe ne l’aurait pas apprécié non plus. Ainsi est passée la veille de la conférence, chacun dans sa chambre, chacun à sa place et les vaches étaient bien gardées.

Le lendemain soir j’ai accompagné Véronique la Bourrique dans une rude expédition commerciale au centre de Reims. Notre mission : trouver une brosse à cheveux. Cela ne devait pas être trop difficile mais mine de rien, elle n’en a pas trouvé du premier coup alors on est allé de magasin en magasin à la recherche de la brosse introuvable. Dans une des boutiques j’ai vu des cartes postales, un achat irrésistible pour moi chaque fois que je suis en mission. Je prends un malin plaisir à envoyer des cartes à quelques amis lorsque je suis en déplacement. J’ai dit à la Duchesse de Bourgogne que j’en avais pour quelques minutes devant le présentoir de cartes postales et qu’elle pouvait poursuivre ses recherches pour une brosse à cheveux à l’intérieur du magasin. Au final, j’ai acheté mes cartes et elle a acheté sa brosse… à prix d’or. Une ville bourgeoise et touristique, les prix au centre ville sont plutôt salés. Mais bon, acheter une brosse à cheveux ce n’est pas comme acheter une voiture. Il y a dépenses plus lourdes que d’autres et quel que soit le prix, il lui fallait absolument cette brosse.

Le surlendemain de notre arrivée à Reims et c’était déjà le moment de partir pour rentrer chez soi. Puisque j’ai accompagné ma Duchesse dans sa traque pour une brosse à cheveux, et puisque la Bourrique aime tellement le Clochard, elle a eu la galanterie à son tour de m’accompagner à la gare SNCF avant de reprendre sa voiture et de repartir pour Dijon. Juste avant de prendre mon train je me suis arrêté à la boutique de la gare pour acheter le journal, là où d’autres achètent un roman à 10 balles pour lire dans le train. Puis on trouve habituellement dans ces boutiques d’autres artifices de voyage comme des bars chocolatées à grignoter dans le train, des pellicules pour appareils photographiques, des recharges pour téléphones portables et des… brosses à cheveux. Ce dernier idem ressemblait furieusement à celui que la Bourrique avait acheté la veille à prix d’or au centre ville. Sauf que celui-ci était en vente dans la gare SNCF pour un montant dérisoire, à peine plus cher que le prix d’une tasse de café au bistrot d’en face. Sachez que la gare est située tout près de notre hôtel et qu’on a fait ce périple au centre ville pour rien. On s’est regardé tous les deux, surpris et un peu désespérés à la fois. En tout cas, j’espère que ma Duchesse a désormais une belle collection de brosses à cheveux chez elle, avec au moins une casée en permanence dans sa valise pour les prochaines missions, au cas où. La Bourrique a embrassé le Clochard sur la joue, me souhaitant un bon retour à Paname, et je l’ai pris dans mes bras pour lui souhaiter un bon voyage au Royaume de Bourgogne où elle règne avec toute la beauté et la splendeur qui est la sienne.

(suite avec le prochain article)

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