D’un uniforme à un autre

Si le costume cravate est « l’uniforme » protocolaire des interprètes et de bien d’autres professions en col blanc, l’uniforme vert kaki de l’Armée de Terre m’est également familier. Pas parce que j’ai fait mon service militaire. Je ne l’ai pas fait. Arrivé en France en 1990, j’étais déjà trop âgé pour être appelé sous les drapeaux et mon pays d’origine n’a jamais eu de service militaire obligatoire en temps de paix. C’est mon métier d’interprète qui m’a amené sur une base militaire dans le Var en 2014. Non seulement la France est-elle une puissance militaire et un ancien empire colonial, elle est également un des principaux fabricants et exportateurs d’armes dans le monde. Il n’y a pas de quoi être fier. En plus de ses sanglantes guerres coloniales, ses innombrables interventions militaires en Afrique, au Moyen-Orient et ailleurs, la France est présente à travers sa flotte de bâtiments de guerre, ses porte-avions, sans même que les soldats français soient présents dans certaines zones de conflit, la France est quand même bien présente. Comment ? Par le biais de ses armes, de ses munitions, de son matériel militaire, de ses drones et de ses systèmes de surveillance électronique, vendus aux plus offrants. C’est ainsi que les armes françaises se trouvent présentes dans certains conflits, parmi le matériel des belligérants qui s’affrontent sur des deux côtés du champ de bataille. Ce n’est peut-être pas très éthique, mais ça rapporte.

Pacifiste de nature, je suis antimilitariste de réflexe et anti-impérialiste de conviction. Et voilà, un beau matin en 2014 je me suis retrouvé devant mon « client », un officier des forces armées, sur une immense base militaire dans les moyennes Alpes. C’était dans une zone interdite à la population civile, au milieu d’un champ de tir et d’un champ d’entraînement de la cavalerie. Un régiment de l’armée britannique était présent pour s’entraîner sur un véhicule blindé de combat produit pour l’armée française. Je voulais bien faire un séjour à la campagne et me mettre au vert, j’aurais quand même voulu un autre décor que le vert kaki. Ainsi va la coopération internationale entre les instituions des États membres de l’Union Européenne. Mais entre le passé colonial de la France, celui de la Grande-Bretagne et leurs aventures militaires contemporaines respectives, j’aurais voulu que nos impôts financent des activités un peu plus pacifiques. Pas de bol, j’étais désormais un des interprètes de l’armée.

Contrairement aux officiers et à la plupart des soldats sur la base, ma présence était bien temporaire et je n’ai pas regretté d’avoir quitté les lieux à l’issu de ma mission. Pour l’habillement, pas question de ma tenue « de ville » avec blason et cravate. Ni l’uniforme militaire et cela ne me manquait pas. Le civil que je suis n’avait pas le droit d’enfiler l’uniforme réservé aux soldats. Mon habillement se résumait à un bleu de travail car il fallait grimper sur les véhicules, parfois mettre les mains dans le moteur ou encore manipuler des pièces métalliques, y compris des armes et des munitions. Même si le bruit des bottes était bien audible sur la base j’étais chaussé de chaussures de sécurité au cap d’acier, fourni par l’Armée de Terre. Comme couvre chef j’avais droit à un genre de casquette aux allures d’un véritable casque militaire, dans la mesure où elle était renforcé à l’intérieur par des tiges en métal. On se cognait parfois en montant dans les véhicules et cet accessoire était loin d’être superflu pour ma protection physique.

Quel est le travail d’un soldat ? Essentiellement de tuer et de mourir. Sacré métier ! J’ai pu vérifier la réalité de ce milieu particulier qui est vieille comme le monde. C’est le cas tant du côté français que du côté britannique. Les officiers (militaires de carrière) montent parfois des rangs et prennent parfois des galons mais pour la plupart ils sont issus des classes plus aisées, formés par les académies militaires et destinés à diriger. Les simples soldats sont de jeunes garçons (et quelques filles), décrocheurs scolaires en grande partie, pas exactement faits pour les études, souvent issus de familles éclatées, sans métier qualifié et au chômage avant d’être recrutés. Ils ont trouvé dans l’armée un encadrement qu’ils n’avaient pas à la maison, un sens de la discipline, un statut, un certain prestige, un solde pour leurs efforts et une camaraderie qui leur manquait auparavant. Outre les cours d’alphabétisation pour certains d’entre eux, d’autres sont devenus mécaniciens à force de travailler sur les véhicules. Ou bien ils ont acquis d’autres métiers comme aide-cuisinier qui pourraient leur servir sur le marché du travail si jamais ils décidaient de retourner à la vie civile. Le niveau culturel est plutôt bas et ils n’ont aucune idée de l’origine des guerres dans lesquelles ils seront amenés à combattre. Sans notions géopolitiques, ils ne sont que des pions dans un vaste monde qui les dépasse. Ils ne sont pas des mauvais gars, surtout pas de guerriers assoiffés de sang. juste des âmes perdues que l’état major a récupérés pour peupler les régiments qui ont toujours besoin de chair à canon. Combien de gens vont-ils tuer outre-mer dans l’exercice de leurs fonctions ? Combien d’entre eux reviendront dans des cercueils ? Aller savoir. Mais pour beaucoup d’entre eux l’armée représente une seconde chance. Un certain nombre de ces jeunes retourneront à la vie civile et gagneront leur vie avec des métiers qu’ils ont appris sur la base militaire. C’est tout ce que je leur souhaite.

(suite avec le prochain article)

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